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L’Islam vu par un chrétien.
III - L’Islam, une hérésie chrétienne?
par Claude Bouchard.
 
Dialogue interreligieux.

Islam.
 
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«Nous avons donné le livre à Moïse, et nous l'avons fait suivre par d'autres envoyés; nous avons accordé à Jésus, le fils de Marie, des signes manifestes (de sa mission), et nous l'avons fortifié par l'esprit de sainteté. Toutes les fois que les envoyés du Seigneur vous apporteront une doctrine qui heurte vos passions, leur résisterez-vous orgueilleusement, en accuserez-vous une partie de mensonge, et massacrerez-vous les autres?» (Sourate II - La vache - verset 81).

Un premier regard sur la question.

Un simple survol du Coran et un premier regard sur les origines de la foi musulmane nous permettent de poser la question: l’Islam ne représente-t-il pas, finalement, une simple hérésie chrétienne? En effet, il apparaît clairement que l’Islam s’est développé au contact de la foi juive et de la foi chrétienne. De plus, les références au christianisme, à la tradition judaïque et aux récits bibliques sont nombreuses à l’intérieur du Coran, mais elles se révèlent souvent tronquées, insuffisantes, déformées; «hérétiques» même diront certains...

Ainsi, le Coran présente Moïse, et ensuite le Christ, comme des prophètes ayant reçu de Dieu un Livre à transmettre aux hommes. Dans les faits, cette conception reproduit celle que le fondateur de l’Islam se faisait de sa propre mission. Si elle s’avère assez proche de l’affirmation traditionnelle qui présente Moïse comme l’auteur inspiré de la Torah (Pentateuque), elle est par contre très éloignée de la perception chrétienne de l’Évangile, ce qui permet de penser que le contenu véritable de l’Évangile n’était pas connu du Prophète.

Sur le plan de la doctrine, les musulmans affirment eux aussi que le Christ est bien «fils de Dieu», conçu par l’intervention directe de Dieu qui l’a créé dans le sein de la Vierge Marie. Cependant, pour eux, le Christ est seulement un homme à qui Dieu a accordé ce grand privilège, un peu à la manière dont Dieu avait créé Adam sans père ni mère. Dans la perspective musulmane, ce privilège ne fait pas du Christ un Dieu, il représente simplement la preuve que Dieu a témoigné en faveur du Christ d’une bienveillance particulière. De plus, pour les musulmans, le Christ n’est ni mort, ni ressuscité. Il est simplement monté au Ciel et ils attendent son retour à la fin des temps.

Ces éléments déformés du christianisme, repris par la tradition musulmane, semblent confirmer l’affirmation que l’Islam n’est finalement qu’une hérésie chrétienne parmi tant d’autres. Mais avant de porter un jugement trop hâtif, il importe peut-être de porter un regard sur les circonstances historiques entourant la naissance de l’Islam, ne serait-ce qu’afin de mieux comprendre ce qui légitime cette «hérésie».

Le christianisme et le judaïsme en Arabie.

Pour ce faire, on peut tout d’abord se demander à partir de quel christianisme et de quel judaïsme l’Islam s’est finalement développé. À l’époque du Prophète, le monde chrétien est limité au bassin de la mer Méditerranée. Il est l’héritier d’un empire romain essoufflé, qui finit de se désagrèger peu à peu sous le coup des invasions barbares et de ses propres divisions internes: politiques, culturelles et religieuses.

L’époque glorieuse des Pères de l’Église, époque ou la pensée chrétienne s’est diversifiée et approfondie, s’adaptant aux diverses cultures et les transformant, réussissant tant bien que mal à préserver l’unité en son sein, à coup de compromis et d’avancées sur le plan théologique ou pastoral, est désormais révolue. En Occident, la préservation de l’héritage chrétien en face des invasions et de l’effondrement de l’Empire romain monopolise toutes les énergies. En Orient, après l’apogée vécue sous le règne de Justinien à Constantinople, les vieilles luttes de pouvoir entre les grands patriarcats renaissent et fixent l’attention. Ainsi, la dimension missionnaire du christianisme est réduite presque à néant. Le christianisme qui se rend jusqu’aux portes du monde arabe n’est plus que l’ombre de lui-même. Il en est de même du judaïsme qui a pu atteindre la civilisation arabe.

L’Arabie, quant à elle, est devenue un carrefour de civilisations. Sur le plan local, on retrouve quelques de petites communautés juives et chrétiennes bien vivantes, qui se sont installées le long de la mer Rouge et de la côte de l’actuel Yémen. Ces communautés se sont développées à la faveur des échanges commerciaux effectués par les voies maritimes. Cependant, la majeure partie du territoire intérieur est occupé par des tribus nomades polythéistes, sans cesse divisées par une constante guérilla religieuse et territoriale. Il existe donc une séparation de fait entre les communautés de la côte et celles de l’intérieur. La langue, la culture, la mentalité sont très différentes. Le christianisme et le judaïsme sont maintenant des religions sédentaires et citadines, alors que les tribus arabes sont encore majoritairement nomades. Les langues chrétiennes, le grec et le latin principalement, ainsi que l’hébreu, dont la maîtrise est indispensable pour comprendre les raffinements de l’enseignement religieux chrétien ou juif, sont pratiquement inconnues des arabes. L’effort de traduction des textes bibliques en langue arabe et la capacité d’inculturation de la foi chrétienne ou judaïque aux tribus arabes, faute de moyens et de contacts, sont quasi-inexistants.

Dans ces conditions, les pratiques et les enseignements chrétiens ou judaïques n’ont pu pénétrer la culture arabe. Seules quelques bribes de ces grandes traditions monothéistes, à la fois tronquées et marquées par une méconnaissance générale de leur signification profonde, ont ainsi pu être transmises. Cependant, il apparaît clairement qu’elles ont été suffisantes pour interpeler l’imaginaire religieux des peuples de l’Arabie.

Et cela d’autant plus que nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle pour la culture arabe. Elle entrera bientôt dans une phase d’ébullition et de rayonnement à l’intérieur de laquelle l’Islam jouera un rôle déterminant. En effet, la révélation coranique, en réinterprétant et en s’appropriant quelques-uns des éléments des traditions judéo-chrétiennes, contribuera à l’unité du peuple arabe et à forger sa mentalité. De plus, en puisant à même ce renouvellement de la culture arabe, afin de parfaire sa réflexion, l’Islam s'engage dans un processus qui fera de lui nouvelle religion à part entière, répondant au besoin pressant d’une culture en émergence.

Plus tard dans son histoire, une fois la conquête d’un véritable empire complétée, la culture musulmane assimilera la culture grecque, devenant ainsi la courroie de transmission de la connaissance antique, jusqu’à ce que la culture occidentale puisse, bien plus tard, prendre le relais.

L’Islam, une religion ajustée à la culture arabe émergente.

Entretemps, l’Islam servira de catalyseur pour la culture arabe émergente. En retour, il profitera de son expansion pour se répandre de façon fulgurante. Ainsi, l’Islam deviendra la religion de la culture arabe, parfaitement harmonisée à ses besoins et à sa mentalité, exerçant un impact fondamental sur elle.

Le christianisme et le judaïsme, la Torah et l’Évangile, ne se comprennent qu’à travers l’étude de langues étrangères? Tant pis, le Coran sera la révélation en «langue arabe manifeste»! Il réalisera ainsi l’unité de la langue et viendra l’enrichir du même coup. Déjà langue de commerce et de la réalité quotidienne, l’arabe deviendra langue spirituelle et religieuse, pour devenir par la suite langue scientifique.

Le monde arabe est un monde de rivalité entre des clans tribaux constamment en état de guerre? Hé bien l’Islam, la «soumission» (à Dieu), viendra établir l’unité religieuse et politique nécessaires à l’émergence d’une culture arabe unique, capable de fonder un empire.

La culture arabe est nomade, peu hiérarchisée, rétiscente aux nombreuses exigences morales du christianisme et du judaïsme qui leur sont tout de même parvenues, ayant, comme aujourd’hui semble-t-il, la vie beaucoup plus dure que la foi qui les accompagne? Hé bien, l’Islam sera alors une religion sans structure, sans églises et sans temples, une religion du quotidien, marquée par des exigences minimales mais qui, fermement tenues, constituent un espace suffisant pour la croissance spirituelle du peuple arabe.

Au total donc, l’Islam devient une religion arabe correspondant aux besoins et aux caractéristiques du peuple arabe! Mais elle ne se limite pas à cette étroite nécessité.

L’Islam, continuité de la Révélation.

En effet, l’Islam s’est développé face à un judaïsme atrophié et terre-à-terre, ainsi que face à un christianisme divisé et déformé par des tribus arabes rebelles à ses exigences morales (mariage et charité en particulier). L’ensemble doctrinal et liturgique chrétien, finalement incapable de s’adapter à la culture arabe, faute de moyens, et devant paraître aux musulmans encore trop lourd de surnaturel et d’incohérences, s’est retrouvé défiguré par l’hérésie et l’incompréhension.

Face à cette réalité, la réforme proposée par l’Islam, qui se présente comme la soumission définitive au seul et unique Dieu, en continuité avec les révélations judaïque et chrétienne, devient la seule alternative possible sur le plan historique contre le polythéisme et le paganisme du monde arabe.

À l’intérieur même de la foi islamique, l’affirmation du caractère révélé du Coran, doublé d’un rattachement tardif mais essentiel à la mission et à la personnalité d’Abraham, proclamé père des croyants et père de la nation arabe, par l’intermédiaire d’Ismaël, ont donné à l’Islam la conscience d’une certaine continuité dans la révélation. Pour la foi musulmane donc, Abraham et Moïse ont reçu la vraie religion, mais elle a été détournée par les juifs. Pour elle, Jésus est un grand prophète, mais les chrétiens se sont éloignés de son enseignement. Ainsi, selon l’Islam, Dieu s’est adressé constamment aux hommes pour leur redire la stricte dépendance où ils doivent être à son égard et le droit impérieux qu’Il réclame à la reconnaissance de son unicité sous peine de damnation éternelle. Le Dieu de la foi musulmane rappelle donc constamment la nécessité de l’obéissance à ses lois sous peine de châtiments que sa miséricorde peut cependant lever à son gré.

Dans cette dynamique révélationnelle particulière aux musulmans, Muhammad, le Prophète, est perçu comme le «sceau des prophètes», comme celui qui a été désigné afin de rétablir la religion pure d’Abraham, de dégager le vrai judaïsme et le vrai christianisme des toutes les inventions humaines qui sont l’oeuvre des chefs religieux, des prêtres et des rabbins. Ainsi, les musulmans sont appelés à être les témoins authentiques et les messagers définitifs de la seule vraie religion: l’Islam, la soumission à Dieu.

Simple hérésie ou nouvelle révélation?

Pour nombre de chrétiens, l’Islam représente simplement un recul religieux, issu de la reformulation hérétique d’une révélation chrétienne tronquée et mal comprise. Pour les musulmans, à l’inverse, le Coran est «Parole de Dieu», et il représente ainsi l’ultime révélation, adressée finalement au peuple arabe devant l’impiété des chrétiens et des juifs qui se sont révélés incapables de fidélité au Dieu Unique.

Notre réflexion, jusqu’à présent, permet de légitimer ces deux approches. L’Islam apparaît effectivement comme le résultat d’une relecture plus ou moins erronée de la foi chrétienne, mais on peut également très bien comprendre ce pourquoi la culture arabe a jugé bon de réformer un judéo-christianisme qui lui apparaissait insuffisant et incohérent.

Mais pour répondre véritablement à notre question, la perspective historique s’avère insuffisante. Tout au plus, la relecture historique des événements qui ont conduit à l’émergence de l’Islam nous permet de porter un jugement de valeur sur la religion musulmane. Si notre jugement se révèle négatif, l’Islam n’apparaît alors que comme une hérésie chrétienne qu’il importe de combattre par l’éducation, voire par la violence. Cependant, même si notre jugement s’avère positif, il ne pourra nous mener au coeur de la question que nous posons car nous ne pourrons reconnaître ainsi en l’Islam qu’une réforme religieuse valable.

On découvre ainsi que l’opposition que nous proposons entre hérésie et révélation est déficiente. Le contraire de l’hérésie, sur le plan historique, ne nous mène pas automatiquement au caractère révélé du Coran et de la foi islamique. Tout au plus, affirmer que l’Islam n’est pas qu’une hérésie chrétienne ne nous permet que d’affirmer que nous sommes en face d’une habile refonte religieuse qui, même conduite à partir d’éléments plus ou moins douteux et d’une vision plus ou moins tronquée du christianisme, a su garder l’essentiel de la foi monothéiste pour l’adapter à la mentalité arabe.

Ainsi, parler de «révélation», quand il s’agit de l’Islam, c’est s’engager dans un regard de foi qui dépasse la perspective historique. C’est affirmer que la foi musulmane n’est pas qu’invention humaine, n’est pas que bricolage humain à partir d’éléments du christianisme et du judaïsme. C’est affirmer que Dieu lui-même a encore une fois pris les devants afin de se faire connaître, de se révéler au coeur de l’histoire.

Si cette affirmation tombe sous le sens pour les musulmans, si elle est pour eux évidente, il en va tout autrement pour les chrétiens. Elle implique pour les chrétiens et les chrétiennes un véritable décentrement, une véritable remise en question du concept même de révélation, une véritable occasion de prolonger la réflexion sur le sens de la révélation et de la mission chrétiennes. Nous reviendrons sur ces points.

Qu’il nous suffise pour l’instant de répondre par la négative à notre question initiale. Non, l’Islam n’est pas tout simplement une hérésie chrétienne. Il constitue en lui-même une refonte de la foi monothéiste remarquablement efficace, capable de générer une véritable démarche de foi et habilité à interpeller la révélation chrétienne sur le plan de sa réalisation historique.

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Sources principales:

1) Jean-Mohammed Abd-el-Jalil, «L'islam et nous», Cerf, Paris, 1991, coll. «foi vivante» no. 268.
2) «Le Coran», Introduction par Mohammed Arkoum, GF-Flammarion (no. 237), Paris, 1970.
3) «Le Coran», Tomes I et II, Introduction et traduction par D. Masson, Gallimard, Paris, 1967.

Les citations du Coran présentées en nos pages sont tirées de la version des éditions Gallimard, sauf exception. La numérotation des versets n’étant pas fixée selon un standard plus ou moins officiel, comme pour la Bible, nous utilisons également l’édition Gallimard comme référence.

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